L’ONU confirme les graves dérives du microcrédit

by | Apr 23, 2020 | Development, Experts, Finance | 0 comments

Deux nouveaux rapports officiels viennent d’affirmer l’ampleur des dettes privées et les graves dérives du microcrédit. Nous sommes tentés de dire « enfin ! », car il y a plus de vingt ans qu’un petit nombre de chercheurs, anthropologues et économistes ont sonné l’alerte sur les risques d’essor massif du microcrédit. Partisans d’une approche plurielle de l’économie via la socio économie, ils ne niaient pour autant pas les besoins d’une inclusion financière diversifiée et adaptée.

Peu de chances que leurs mises en garde aient été entendues face à l’engouement général pour une recette miracle, alors largement considérée comme « win-win » par deux camps a priori irréconciliables : les promoteurs de la lutte contre la pauvreté, et ceux de l’expansion du marché via les activités micro entrepreneuriales. Nombreux étaient ceux qui vantaient les mérites d’organisations à même d’accorder des prêts aux populations les plus marginalisées ou dans les territoires les plus isolés de la planète, tout en profitant à ceux et celles investissant dans ce secteur en émergence.


Les limites du microcrédit


La montée spectaculaire des impayés en Inde, en Bosnie, au Maroc et au Nicaragua à partir de 2006, ou encore la crise des subprimes de 2007 suivie d’une crise économique globale, ont contribué à éclairer un large public sur la véritable nature et les limites du microcrédit : parfois, en jetant le bébé avec l’eau du bain !

Ces limites étaient liées notamment au surendettement des clients, et au fait que les crédits des microfinancières s’ajoutaient aux prêts des usuriers et ne les remplaçaient pas. Contrairement à une croyance largement répandue et à un discours bien rodé des promoteurs de cette finance dite « pour tous », ces prêts n’étaient pas contractés pour accroître les capacités productives des microentreprises, et encore moins pour en créer de nouvelles, notamment par les femmes. Dans les trois quarts des cas, ils offraient aux emprunteurs une opportunité additionnelle pour financer des dépenses croissantes face à la stagnation de leurs revenus. Il s’agissait en fait de nouveaux crédits à la consommation. L’insuffisance des revenus était à court terme compensée par ce qui est apparue de plus en plus comme la drogue du crédit, les taux d’intérêt très élevés ne pouvant que réduire les ressources disponibles des populations ; mais alimentant les profits des institutions financières ou des investisseurs privés.

Ce diagnostic, passant pour iconoclaste il y a vingt ans, est maintenant de mieux en mieux reconnu. Certains journalistes, chercheurs et décideurs politiques continuent pourtant de répandre des idées erronées et dangereuses sur la prétendue lutte contre la pauvreté que les dettes du microcrédit permettraient.


Le diagnostic des deux récents rapports de l’ONU et de la Banque mondiale


La récente parution de deux rapports consacrés aux effets potentiellement néfastes des dettes des ménages, voire du surendettement croissant des populations, nous paraît significative de la prise de conscience des dangers et limites de l’endettement. Le microcrédit est particulièrement ciblé par l’un des deux rapports.

Il s’agit du rapport Private debt and human rights1 de l’expert indépendant de l’ONU dont le mandat porte sur la dette extérieure et les droits humains, publié en février 2020 et du rapport Global Waves of debt, causes and consequences de la Banque mondiale, publié en décembre 2019. Ces deux rapports font écho à d’autres contributions sur le sujet par l’UNCTAD en 2017 et 2019.

Leur diagnostic est tout aussi sévère que réaliste. Les deux rapports s’alarment de la montée quantitative des dettes privées (entreprises et ménages) par rapport aux dettes publiques, et de leurs conséquences négatives non seulement au niveau microéconomique mais aussi macroéconomique. L’accumulation des dettes publiques et privées depuis la crise financière est vertigineuse : fin 2017, le stock global des dettes était de 213 trillions de dollars, soit 262% du PIB mondial. Il a augmenté de 240 % depuis 2008. Les dettes privées représentent les deux tiers du total de ces dettes. Les disparités régionales sont fortes, mais on constate que les dettes privées ont particulièrement affecté les pays émergents et en développement, alors même qu’une grande partie des dettes des ménages échappent aux statistiques nationales. Cette accumulation des dettes est analysée par les auteurs comme le résultat du fort retrait des États, et de la détérioration des niveaux de vie (salaires, protection sociale et services publics).

Le rapport de l’expert indépendant de l’ONU pointe les interactions négatives entre les dettes privées des ménages, dont le microcrédit, et les droits humains fondamentaux. Il éclaire d’une part le fait que pour accéder à certains droits (santé, logement, éducation, eau, alimentation), les ménages et leurs membres ont pour seule issue de s’endetter. Le recouvrement de ces dettes se fait au prix de la violation de multiples autres droits : criminalisation des débiteurs voire emprisonnement, migration et esclavage pour dette.

Ces rapports ne se contentent pas d’être critiques. Ils suggèrent des voies pour remédier aux dysfonctionnements du marché du crédit (régulation et encadrement des activités de crédit) mais aussi pour lutter contre les problèmes structurels qu’il engendre (dégradation des formes de protection, des conditions de vie et fortes inégalités socioéconomiques).

Nous présenterons dans un prochain article les voies de dépassement des formes commerciales de la dette, qui privilégient des approches solidaires de la finance.

JEAN-MICHEL SERVET
Professeur honoraire en études du développement (IHEID)
jean-michel.servet@graduateinstitute.ch

SOLENE MORVANT-ROUX
Prof. Assistante, boursière du Fonds National Suisse depuis 2016
solene.morvant@unige.ch


1 Independent Expert on foreign debt and human rights, Juan Pablo Bohoslavsky

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