Guérir ensemble : quand les femmes du Sud-Kivu transforment la paix et la société
À l’Est de la République démocratique du Congo, les femmes ont longtemps vécu sous le poids des conflits armés, des violences sexuelles et des discriminations sociales. Pourtant, au cœur de ces souffrances, une dynamique de transformation sociale est née grâce à l’Approche psychosociale communautaire « Guérir Ensemble » et aux Cadres d’Alerte pour la Paix (CAP).
Ces approches ne considèrent pas les femmes uniquement comme des victimes à assister, mais comme des actrices capables de reconstruire leurs communautés. À travers des espaces collectifs de dialogue, d’écoute et de solidarité, les participantes apprennent à comprendre les blessures causées par la violence, à retrouver confiance en elles et à devenir des artisanes de paix. Elles sont passées de la marginalisation au leadership communautaire.
L’Approche « Guérir Ensemble », développée par le Professeur Simon Gasibirege, repose sur une idée essentielle : lorsqu’une personne souffre, c’est toute la communauté qui est affectée. Les violences ne détruisent pas seulement des individus ; elles fragilisent aussi les relations sociales, les familles et les valeurs collectives.
Les ateliers organisés au sein des communautés permettent aux femmes, aux hommes, aux couples et aux leaders locaux de partager leurs expériences dans un cadre sécurisé.
De nombreuses bénéficiaires expliquent qu’avant les ateliers, elles vivaient dans la honte, la peur ou l’isolement. Après le processus de guérison, elles se sentent écoutées, respectées et capables d’agir pour elles-mêmes et pour leur communauté.
Au cœur de cette transformation se trouvent les CAP, soutenus par le Réseau des Femmes pour les Droits et la Paix (RFDP). Ces groupes jouent un rôle essentiel dans la prévention des violences et la promotion des droits des femmes.
Leur expérience contribue à l’émergence d’une véritable conscience féministe communautaire. Les femmes prennent progressivement conscience des inégalités et développent des stratégies pour transformer leur réalité sociale.
Certaines participent désormais aux réunions communautaires, dialoguent avec les autorités locales et défendent les droits d’autres femmes. Les CAP deviennent ainsi des espaces d’apprentissage du leadership féminin et de participation citoyenne.
L’un des résultats essentiels porte sur les rapports entre les hommes et les femmes au sein des foyers. L’APC implique également les hommes afin d’en faire des partenaires du changement.
Selon une étude de l’Université Catholique de Bukavu, plus de 66 % des participants affirment que les maris demandent désormais le consentement de leur épouse avant les relations sexuelles, un changement important où le pouvoir est androcentré.
La scolarisation des filles s’est améliorée, les violences conjugales ont diminué et la participation des femmes aux activités communautaires et politiques a augmenté.
Les femmes ne sont plus perçues comme dépendantes des hommes ; elles deviennent des partenaires actives dans la construction du foyer et de la société.
La reconstruction des identités féminines passe aussi par l’autonomie économique. Après les ateliers, plusieurs groupes de femmes ont développé des activités génératrices de revenus, des associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC), des projets agricoles et des initiatives de solidarité. Le revenu est alors perçu comme une reconnaissance sociale et une preuve qu’elles sont capables de prendre des décisions et de contribuer au développement communautaire.
À travers cette dynamique, les femmes reconstruisent une image positive d’elles-mêmes et deviennent des modèles pour les jeunes générations.
L’expérience du Sud-Kivu montre que la paix ne se construit pas uniquement dans les institutions politiques ou diplomatiques ; elle se construit aussi dans les familles et les villages. L’expérience des CAP et de l’approche « Guérir Ensemble » démontre qu’une paix durable ne peut exister sans la participation active des femmes ni sans la transformation des relations sociales.
Pour préserver ces acquis, il est essentiel que les institutions publiques intègrent cette approche dans leurs politiques de santé mentale, de cohésion sociale et de protection familiale. Le passage du statut de « femme victime » à celui de « femme actrice de son propre changement » constitue l’une des plus grandes réussites de cette expérience.
Ouvrages et manuels de base
Études d’impact et rapports d’évaluation
Article rédigé par Dr. Aziza Aziz-Suleyman, directrice exécutive d’Alfajiri WHeT dans la région des Grands-Lacs et Mulumeoderhwa Bukwanane Alexandre (Alain), expert en santé publique, spécialité économie de la santé et actuellement enseignant-chercheur à l’Institut Supérieur des Techniques Médicales de Bukavu et à l’Université Catholique de Bukavu.